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Erdé l'apprenti. Une plume libre. Naïf, mais pas tout à fait !!!

Erdé l'apprenti. Une plume libre. Naïf, mais pas tout à fait !!!

Ce lieu est mon espace de LIBERTE, de poésie, de rêve, d'UTOPIE. C'est rouge et vert, les couleurs de la VIE et celle des arbres ESPERANCE. C'est bleu et blanc, pour l'ENVOL et l'ENFANCE. C'est le jaune de certaines calligraphies, pour La Lumière du SOLEIL. L'infini légèreté de l'esprit de l'être toujours en devenir. Le rêve perpétuellement retrouvé. Le regard grand ouvert et lucide sur ce que je suis et ce que je fais. Le regard grand ouvert et lucide sur le monde qui m'entoure. VENEZ A MA RENCONTRE, COMME JE VIENS A LA VOTRE...MAINS TENDUES, PAUMES OUVERTES VERS LE CIEL...

Le voyage de Savéria Orsoni.

Rémy Ducassé dit Erde —
SAVERIA ORSONI.

SAVERIA ORSONI.

Dédicace particulière - à Henri Piasco. 

Simplement pour ce qu’il est. Les mots me manquent, et la pudeur m’impose le silence de peur de trop en dire. 

 

 

Le voyage de Savéria ORSONI

 

(suite)

 

 

Sommaire  :

 

Chapitre V et VI. 

 

vvv

 

 

Chapitre V.

Dumè Delmieri se marie.

 

A force de persuasion, de douceur, d’encouragement de patiente discussion Savéria et son mari arrivèrent à conduire Dumè le jeune frère du berger au bal du 14 Juillet au bourg de Lumio. Là, les secrètes et longues interventions de Savéria menées préalablement de main de maître, si je puis dire, lui firent rencontrer une jeune fille du bourg. Elle était la sœur cadette d’une des meilleures amies de Savéria. Elle se prénommait Francesca Vincintini. Elle était blonde comme les blés et ses yeux d’un bleu presque transparent avaient fait chavirer le cœur du jeune cordonnier/sabotier Dumè. Elle accepta plusieurs danses avec le jeune homme. Celui-ci s’enhardit, séduit qu’il avait été par la belle Francesca, fit secrètement plusieurs fois des visites à la jeune demoiselle. Puis ils se revirent à la foire du 15 Août, suivant. La présentation du jeune homme aux parents de la future fiancée eut lieu un jour du début d’Octobre. La date du mariage fût arrêté au 5 Juin de l’année suivante.

La jeune fille avait accepté de quitter le bourg au presque désespoir de sa mère car c’était sa dernière fille. Mais elle se devait de suivre son époux jusqu’à son logement de fonction dans la propriété du vieux docteur Savoldelli.

Une fois encore la bienveillance et la simplicité de Savéria avait fait son ouvrage et rendit deux jeunes gens très heureux.

Véritablement Jean-Baptiste pouvait être fier de sa femme. Celui-ci se gardait bien de lui faire des déclarations trop tapageuses, devant des inconnus. Il préférait garder cela pour leur intimité. La discrétion était plus adéquate à ce sujet. Il se disait les mots d’amour, le soir serrés l’un contre l’autre, s’embrassant tendrement en faisant naître l’un pour l’autre des vagues de désir sincère et profond.

Mais chut !!! – Cela ne regarde qu’eux, et je suis bien trop pudique pour vous dire quoique ce soit ; il n’est pas question que je brode autour de ce sujet. Même si je sais quelques petites histoires concernant ces deux là, je ne dirai absolument rien, pas même sous la torture. Mes lèvres emporteront avec elles scellées à jamais sur ma bouche close ces secrets de pur bonheur. Rien, rien de tout ça, vous ne saurez rien.

C’est tout !!

A peine un peu plus de dix mois après la naissance de Laura, Savéria mit au monde un petit garçon. L’accouchement bien qu’étant le troisième fût long et difficile pour la maman. Marcellu Fillippi le nouveau médecin, qui remplaçait maintenant le bon docteur Savoldelli passa plus de dix heures au chevet de Savéria aidé par sa belle-mère venue tout exprès de la ferme. Tout en secondant le jeune médecin la mère de Jean-Baptiste s’occupait efficacement des deux enfants. Ils avaient grandis et nécessitaient tous deux d’un peu plus d’attention. Surtout la petite Laura qui était à l’âge où on commence à toucher à tout et où l’on bouge beaucoup. La pauvrette se demandait bien pourquoi on lui interdisait de voir sa mère. Pourquoi ne quittait-elle pas le lit de la chambre de ses parents et qu’est-ce que c’était toutes ces allées venues des grands dans la maison. Et ce monsieur bien habillé qui ne quittait pas le chevet de sa maman, qui était-il ?

Savéria en bonne femme forte mit après maintes souffrances ce petit garçon que ses parents baptisèrent Lisandru.
Très vite celui-ci réussit à prendre le poids nécessaire à tout nouveau né afin de prendre le bon chemin, celui d’une vie longue et laborieuse. Sa mère elle très rapidement se releva de ses couches et reprit sa place, toute sa place au sein du foyer.

Le matin, au lever une chanson au bord des lèvres destinée aux enfants, histoire de les aider à se lever du bon pieds et le soir une douce berceuse leur permettant d’affronter sans trop de crainte les dangers innombrables des nuits enfantines. De toute façon Savéria avait toujours une oreille endormie et l’autre aux aguets prête à aller aider l’un ou l’autre de ses petits à se rendormir en cas de mauvais rêves. Parfois, elle désertait même la couche conjugale moelleuse, pour se glisser silencieusement dans celle tout aussi douce d’un des enfants, si celui-ci ne parvenait pas à rattraper son sommeil.

En fait je crois que comme bien des mères agissent ainsi, depuis toujours. Une seule moitié de leur tête est endormie. L’autre moitié reste en éveil.

Ainsi la vie passait et les hommes et les femmes avec elle. Beaucoup ne s’occupait pas d’autres choses que de l’existence précieuse de leurs familles. Ici en Corse, il en était ainsi, de la même manière que là-bas sur le continent.
Peu d’individus s’intéressaient à la vie en dehors des communautés de leur proximité. Les villages, les hameaux, une ou deux fermes les plus proches, ça c’étaient pour les regroupement d’habitants, voilà ce qui préoccupait la population. Les paroisses et les confréries voilà pour les lieux où l’instruction et le partage des chagrins, des peines trouvaient des lieux de la parole. Et pour finir il y avait les fêtes, les bals où musiciens et chanteurs de polyphonies mettaient en valeurs la vie des petites gens.
Aujourd’hui bien des choses subsistent encore dans l’île, même si c’est sous d’autres formes qu’elles s’expriment.

Permettez-moi de faire un petit écart dans mon histoire. Une toute petite digression, de celles que j’aime beaucoup. Tant pis pour moi le « pinzuttu » que je suis si cela entraîne quelques réactions de la part de mes hypothétiques lecteurs.
Certains spécialistes prétendent que seuls les hommes en ce temps là celui de mon récit et même avant chantaient les polyphonies. Je ne crois pas que cela soit tout à fait ainsi que cela se soit produit. Les femmes chantaient elles aussi. Oui, et elles chantaient aussi les polyphonies. Elles chantaient aussi bien des chants profanes, que des chants religieux.

Un des lieux où seules les femmes et les enfants se retrouvaient régulièrement et où elles se laissaient à chanter elles aussi c’était les lavoirs.
Je ne suis pas un spécialiste, mon propos n’est pas d’établir une thèse sur ce sujet. Mais j’ai plutôt tendance à croire la voix des femmes qui aujourd’hui revendiquent fermement, mais en douceur ce que ne saurait aucunement faire un homme le fait d’avoir été elles aussi un maillon essentiels de la transmission du chant Corse et de l’oralité de cette tradition.

Mais revenons car il se fait tard, à notre voyage de Savéria Orsoni.

Jean-Baptiste, Laura et Lisandru les enfants de Savéria et du berger Delmieri grandissaient en force et en sagesse. Oh !!, il y avait bien mais comme toujours en pareil cas quelques chamailleries entre les frères et la sœur. Celle-ci dans ces cas là avait tendance à se réfugier dans les jupes de sa mère ou à s’accrocher aux jambes des pantalons de son père. Celui-ci était plus sévère que sa femme. Il n’aimait pas l’idée qu’un enfant puisse se sentir injustement traité en cas de dispute avec l’un de ses frères et sœurs. Il cherchait toujours à connaître le fin mot des histoires. Il avait bien trop souffert des punitions jetées à tors par son propre père, lors de ses rares moments de présence lucides auprès des siens. Il ne supportait pas l’idée des jugements à la Salomon. Si l’on avait fauté, on devait être puni et réparer si possible sa faute. Cette notion de réparation lui tenait beaucoup à cœur. Il s’efforçait toujours de trouver les mots en restant ferme, mais bienveillant pour faire passer ce message à ses enfants.

Dans la tenue de cette justice à l’endroit de ses enfants, il réussissait assez bien. Tout simplement parce qu’à l’opposé des autres parents, il prenait le temps d’écouter les uns ou les autres de ces petits « plaignants » même après une journée harassante de travail. Et surtout, surtout il aimait ses enfants. Sans préférence. Il jouait avec chacun d’eux, il les taquinait autant l’une que les deux autres. Il riait de les voir. Il leur chantait des chansons, leur parlait des bois, des brebis, leur enseignait les saisons. Tout simplement il leur enseignait la vie.

Souvent, surtout les soirs d’hiver il leur racontait une histoire qu’il tenait de son beau-frère Ange. Celui-ci la tenait lui-même de son Maître compagnon menuisier du bourg de Lumio, où il avait fait son apprentissage avant de partir accomplir son « Tour de France ». Jean-Baptiste aimait beaucoup ce récit. Il avait appris par cœur et l’avait aussi un enrichi par ses observations des mœurs et de la vie des forêts du Montegrosso. Les trois petits la connaissaient eux aussi par cœur, mais ils ne s’en lassaient pas.
Cette histoire c’est celle que vous avez pu découvrir sous le titre : « Je prendrais le chemin des arbres », un peu plus haut dans ce recueil. Je me la suis « honteusement » appropriée.

Les mois et les années passaient dans la quiétude protectrice des bras des parents refermés autour de leurs enfants. Le blanc commençait lentement à parsemer la toison brun-roux du berger et quelques minuscules, presque invisibles ridules ornaient les coins des yeux de la lavandière.

Savéria, en dépit du travail que lui procurait la tenue de sa maison et l’éducation de ses trois enfants, sans oublier l’aide qu’elle apportait ponctuellement à sa belle-mère vieillissante, n’avait pas abandonné son travail pourtant bien peu rémunérateur de Lavandière.
C’était pour elle, la possibilité de continuer à rencontrer ses amies du village. Pouvoir partager entre femmes ces préoccupations, secrets, « menus papotages », rires, émois, tristesses, et même pleurs parfois là, au lavoir ce lieu presque réservé dont les hommes ne s’approchaient pratiquement jamais. Surtout elles pouvaient sans risquer d’être entendues de trop près, elles chantaient, y mettant toutes leurs âmes, tout leurs cœurs. Ces chants tenaient étrangement tout à la fois du divin et du païen, étroitement mêlés.

Lorsque des propos des unes ou des autres tournaient à la médisance, Savéria et une autre de ses amies remettait de l’ordre dans les verbiages devenus discourtois, voire même méchants. Sans le savoir de façon naturelle Savéria et les femmes au lavoir créaient ce que certains intellectuels appellent du lien social.

Les hommes eux, grands dadais qu’ils étaient à cette époque et qu’ils sont largement restés encore aujourd’hui, considéraient ces séances de « parlotes » échangées comme beaucoup de temps perdu. Ils étaient bien loin de se rendre compte que derrière et entre les mots échangés toute la vie de la communauté du village était en train de se construire et d’évoluer.

Il n’y a pas que dans les grands hémicycles que se font et défont les histoires des peuples.

Jean-Baptiste après avoir arraché souches et mauvaises haies, replanté arbres nouveaux, de toutes essences – oliviers, orangers, châtaigniers, chênes (si précieux pour l’alimentation des nombreux sangliers peuplant les forêts du pays), après avoir nettoyé ses deux parcelles de terre abandonnées et les avoir plantées de magnifiques ceps de vigne, avait reçu le surnom d’homme qui plantait arbres et vigne. Il y avait de la part de ceux qui lui avaient attribué ce sobriquet une espèce de sentiment mélangé d’admiration, et de respect et de dérision, voire même de moqueries. Oui, de moqueries. Pourquoi se donner tant de mal à faire volontairement ce que la nature accomplissait presque naturellement sans que l’homme ait à intervenir.

Mais Jean-Baptiste avait une âme de cultivateur. Il aimait ses arbres, sa vigne et ses bêtes presqu’autant que sa femme et ses enfants. Les arbres il les aimait au point de les serrer entre ses bras, et même il leur parlait. Ses vignes, il caressait leurs feuilles à peine celles-ci commençaient à poindre. A elles aussi il s’adressait comme si elles pouvaient entendre ce qu’il leur disait. Toute son attitude avec les uns et avec les autres respirait la tendresse.

L’amour de la nature, c’était ça si on avait pu l’observer.
D’ailleurs une fin d’après-midi il avait failli se laisser surprendre en train d’étreindre un gros chêne entre ses bras musclés. Heureusement, il avait entendu un pas lourd derrière lui faisant craquer une brindille. Le Jean-Baptiste avait l’ouïe très fine. Il eut juste le temps de lâcher l’arbre, pour se dissimuler derrière le gros tronc. Seul son chien le brave Solo, émit un bref jappement aussitôt réprimandé d’un simple regard par son maître. Le promeneur passa non loin de l’arbre sans se douter de quoique ce soit. Il n’aurait plus manquer qu’il voit le berger dans cette posture, pour en rajouter une série de commentaires de la part de tous ceux qui le trouvaient un peu bizarre, pour ne pas dire plus.

Mais tout ce travail qu’accomplissait avec entrain Jean-Baptiste Delmieri le berger planteur d’arbre et nouveau viticulteur du Montegrosso commençait à peser fort lourd sur ses épaules sans qu’il s’en plaigne de par ailleurs. Mais il n’avait plus vingt ans. Malgré ses pâtres, ses sœurs et frère, et les ouvriers agricoles qu’il avait recrutés, la tâche restait importante. Et ses allers et venues d’un lieu à un autre, surtout l’hiver qui pouvait être aussi pluvieux en ce pays que l’été était sec et aride, lui laissait ses reins douloureux lorsqu’il rentrait souvent tard chez lui. Il s’écroulait de tout son poids auprès de la cheminée et il lui arrivait même certains soirs de s’endormir avant que Savéria lui ait servi sa soupe.

Le temps avait passé. Les jours avaient passés, les semaines avaient passées, les années avaient succédées aux années. Bientôt vingt trois ans que Savéria et Jean-Baptiste s’étaient mariés.
L’hiver qui suivit leur anniversaire de mariage, nous étions donc en 1854, fût d’une très grande rigueur. La pluie, le gel et le vent violent venant de la côte ouest, empêcha Jean- Baptiste de vaquer à ses nombreuses occupations.

Un jour peu de temps avant le jour des morts, il attela son vieux cheval à la charrette grinçante et après avoir embrassé sa chère et tendre épouse, lui disant je vais jusqu’au bois de Lunghignano, couper quelques bûches pour regarnir l’appentis. La brume et la pluie empêchaient de voir à plus d’un mètre devant soi. C’était tôt le matin. Savéria l’embrassa très fort se piquant à sa barbe de trois jours. Elle le trouvait toujours aussi beau.

 

 

  vvv

 

 

 Chapitre VI.

L’accident.

 

  • -  « Soit prudent, mon homme. Tu pourrais remettre ce travail au moins jusqu’à demain ».

  • -  « Ne t’inquiètes pas ma Savéria. Allez rentre te mettre au chaud. Ne va pas attraper le mal, là en plein courant d’air. Embrasse les enfants pour moi. Prends bien soin de toi et d’eux aussi. Je vais faire vite. Nous ne pouvons rester sans bois pour le feu ».

  • -  « Merci mon Jean-Baptiste, toi aussi surtout prends grand soin de toi. Ne roule pas trop vite. Je t’ai préparé un casse-croûte, je l’ai mis dans un panier, j’ai serré le panier dans le coffre sous le siège de la charrette ».

    Savéria ne pouvait imaginer que c’étaient les derniers mots qu’elle échangeait avec son mari. Pourtant...Ce matin là elle avait comme un mauvais pressentiment.

    Deux ou trois heures après, ou peut-être plus, peut-être moins, alors que son homme dut être de retour, celui-ci n’était toujours pas rentré. L’inquiétude commença à s’infiltrer de manière bien insidieuse dans son esprit, semant le trouble dans son cœur qui se mit à battre de plus en plus vite.

    Sur le coup des trois heure trente de l’après-midi, le soleil commençant à descendre, laissant la place à une demi obscurité, des coups forts et agités furent frappés à la lourde porte de la maison. Des bruits de voix affolées, se faisaient entendre derrière l’huis.

    Savéria compris instantanément qu’il était arrivé quelque chose de grave à son mari.
    Elle ouvrit très rapidement la lourde porte, derrière elle les enfants se pressaient voulant voir eux aussi qui avait frappé. En voyant Dumè, accompagné du docteur Fillippi, et d’un voisin qui n’arrêtait pas de trembler tout en faisant les cents pas devant l’entrée, Savéria comprit immédiatement qu’un accident était arrivé.

    - « Où est Jean-Baptiste. Que lui est-il arrivé ?? Je veux le voir !! ».

    La petite Laura se mit à pleurer et les deux garçons se tenaient serrés très près de leur mère. Savéria répéta sa question immédiatement, s’adressant cette fois directement au médecin :

    « Docteur, où est Jean-Baptiste ? Que lui est-il arrivé ? Répondez-moi, je veux savoir, je veux le voir !! – Pourquoi ne répondez-vous pas et toi Dumè, dis-moi, tu ne me réponds pas, qu’est-il arrivé à ton frère ? C’est grave n’est-ce pas ?»

    A cet instant le docteur Fillippi, pris Savéria aux épaules et la serrant fort dans ses bras, lui dit :

    - « Madame Delmieri-Orsoni, vous allez devoir être forte, très forte. Heu !! En effet il est arrivé quelque chose à Jean-Baptiste ».

    A cet instant là, Savéria se décrochant avec force des bras du médecin, poussa un hurlement en s’écroulant sur le seuil glacé de la maison familiale.

Aussitôt Laura la première se mit elle aussi à hurler. Et les deux garçons complétement désemparés surent sans que personne leur ait dit quoique ce soit qu’ils ne reverraient pas leur père vivant.
Le docteur Fillippi le premier réalisa la gravité de la situation. Il fallait réagir très vite. Il aida Savéria usant de la plus grande douceur à se relever et poussant du pied la lourde porte l’invita tout aussi fermement à pénétrer dans le logis familial.
L’oncle Dumè, lui prenant conscience de ses responsabilités s’occupa à son tour de faire rentrer les petits. Il emporta Laura serrée dans ses bras tout contre lui. La petite un peu rassurée se calma, tout en continuant de pleurnicher. Les garçons le regard hagard le suivirent en s’accrochant à ses jambes de pantalon.
Tout en conduisant Savéria jusque dans sa chambre le docteur Fillippi demanda à Dumè de faire chauffer de l’eau. Il voulait en faire une infusion dans laquelle il mettrait un peu de sédatif qu’il tira de sa sacoche en cuir. Aussitôt Dumè prêt à tout faire pour seconder au mieux le médecin et venir ainsi en aide à sa belle-sœur s’exécuta sans un mot. Il en profita pour faire aussi chauffer du lait de chèvre, qu’il donnerait à Laura et aux garçons, si ceux ci en voulaient aussi.
Il entendit le médecin qui aidait Savéria à se coucher, tout en lui racontant dans le détail les circonstances de l’accident. De toute manière, il était inutile de se donner le moindre délai pour procéder à ces explications. Tôt ou tard Savéria voudrait savoir.
Le docteur Fillippi n’omit aucun détail, ni aucune des circonstances qui avait amené le décès brutal de Jean-Baptiste Delmieri. Il avait appris au fil des jours à connaître la force de caractère de Savéria Orsoni et il se dit que cela ne servirait à rien de lui dissimuler, même les aspects les plus difficiles de ce malheur.
Le cheval attelé à la solide charrette, connaissant pourtant parfaitement bien le chemin dans les sous-bois de Lunghignano avait fait un faux pas s’enfonçant la patte avant gauche dans une ornière assez profonde entraînant avec lui la charrette, chargée au maximum de bois par Jean-Baptiste. Celui-ci voulant retenir tout l’attelage glissa à son tour du banc du conducteur, la charrette versa sur le côté et le malheureux berger reçut la totalité du chargement sur lui. Celui-ci ne lui laissa aucune chance et le berger fût littéralement écrasé sous le poids du bois empilé. C’est ainsi que son frère Dumè passant presque par hasard, rentrant d’ « U cignale » le trouva, à peine respirant un peu, mais il ne résista pas longtemps au fur et à mesure que son frère essayait du mieux qu’il pouvait de le dégager. Jean-Baptiste s’éteignit dans un dernier râle sans avoir pu dire quoique ce soit à son frère cadet avant de mourir.

Savéria épuisée par tout ce malheur, dormit deux jours et deux nuits. Le médecin ne quitta pratiquement pas son chevet. Dumè aidé de sa femme et de sa mère et des voisins et voisines du village s’occupèrent des enfants. Ils préparèrent aussi avec force dévouement l’enterrement du berger. Lorsque Savéria put à nouveau se lever, elle ne versa pas une seule larme. La seule chose qu’elle parvenait revenant comme une longue plainte était toujours la même phrase :

- « Mon Dieu, pourquoi ? Mon Jean-Baptiste, il était encore fort comme un Turc. Il avait à peine cinquante deux ou cinquante trois ans. Pourquoi ? Mes enfants, qui va s’occuper de mes enfants maintenant. Je ne vais pas y arriver toute seule. Ce monde est bien difficile pour les petites gens comme nous. Mon Dieu que vais-je devenir ?? ».

 

Les voisins et sa famille, enfin ce qu’il restait de sa famille, essayaient du mieux qu’il pouvaient de la consoler, de l’encourager. Ils lui disaient qu’ils allaient l’aider, qu’ils  

partageraient le malheur et les peines comme ils avaient toujours su partager les joies et es rires.
Jean-Baptiste Delmieri le berger du Montegrosso fût enterré trois jours après son décès si brutal. Tout le village était présent. Pas une seule âme ne manquait pour rendre un dernier hommage à cet homme qui avait fait l’unanimité autour de sa personne, durant toute sa vie. Nul ne lui connaissait d’ennemi. Ce fût une bien belle messe d’enterrement.

Le curé Costa-Meniccioni pourtant si prolifique d’habitude fût et cela se remarqua d’une très grande sobriété dans ses propos.

Savéria comme elle l’avait fait à la mort de Sauveur Piscien prit son porte-plume et fit une brève et émouvante lettre à son frère Ange afin de lui faire part de la triste nouvelle. Elle savait les liens discrets mais néanmoins étroits qui unissaient les deux beaux-frères.
Même si les occasions qu’ils avaient eu de se les témoigner avaient été aussi rares qu’espacées. Ange répondit très rapidement à sa sœur. Il était, on le sentait bien dans les mots qu’il employait dans sa lettre, très ému. Lui aussi sentait l’âge qui laissait annoncer que tôt ou tard, il allait devoir arrêter de monter sur les toitures et de porter de lourdes charges sur ses épaules. Mais il n’en dit pas plus, ne voulant pas inquiéter Savéria.

Après l’enterrement, dans les jours qui suivirent chacun s’attacha à être présent aux côtés de Savéria et de ses enfants. Régulièrement ceux-ci montaient jusqu’à la ferme de leur grand- mère. Cela les aida à passer les épreuves liées à l’absence brutale de leur père. Lisandru le plus petit réclamait souvent après son père. Savéria alors dans ces moments douloureux le prenait sur ses genoux et lui chantonnait une des chansons que Jean-Baptiste murmurait le soir à l’oreille des petits avant qu’ils s’endorment.

Afin de na pas perdre totalement le bénéfice du travail entrepris pas son cher mari, au printemps suivant, elle décida d’embaucher définitivement deux salariés agricoles, l’un pour superviser les vignes, l’autre pour suivre les deux bergers qui s’occupait des brebis et des chèvres et pour entretenir les pâtures et les chemins de la ferme.
Elle dirigeait d’une main ferme son personnel, ferme mais sans injustice. De son côté elle avait décidé d’envoyer ses deux aînés auprès du prêtre pour qu’il les instruise du Latin, des mathématiques et aussi du Corse et du Français, puisque celui-ci maîtrisait parfaitement ces trois langues.
Tous les jours les deux enfants Jean-Baptiste cadet et Laura, main dans la mains se précipitait jusqu’à la cure et ils rentraient le soir, les yeux chaque jours un peu plus grands de tout le savoir qu’ils avaient appris dans la journée. C’était un vrai plaisir de les voir ainsi cheminant pas à pas sur ce chemin de la connaissance. Leur père aurait été tellement fier de les voir. Savéria de son côté gardait le petit Lisandru se disant qu’il serait bien temps pour lui aussi de filer s’instruire auprès du curé.
Elle continuait bien courageusement faisant l’admiration de toutes les femmes du village, son métier de Lavandière. Si elle était un peu moins enjouée qu’auparavant, elle gardait pourtant au bord de ses lèvres une petite chanson. Soit qu’elle chantonnait distraitement au lavoir comme pour elle seule, soit à voix haute le soir à la veillée pour ses trois enfants.

Comme du temps où son Jean-Baptiste était encore là, les jours, les semaines, les mois et les années passaient comme si rien n’y paraissait. 

 

A suivre...

Thia Maria - Crédit photo Vasil Qesary.

Thia Maria - Crédit photo Vasil Qesary.

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