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Erdé l'apprenti. Une plume libre. Naïf, mais pas tout à fait !!!

Erdé l'apprenti. Une plume libre. Naïf, mais pas tout à fait !!!

Ce lieu est mon espace de LIBERTE, de poésie, de rêve, d'UTOPIE. C'est rouge et vert, les couleurs de la VIE et celle des arbres ESPERANCE. C'est bleu et blanc, pour l'ENVOL et l'ENFANCE. C'est le jaune de certaines calligraphies, pour La Lumière du SOLEIL. L'infini légèreté de l'esprit de l'être toujours en devenir. Le rêve perpétuellement retrouvé. Le regard grand ouvert et lucide sur ce que je suis et ce que je fais. Le regard grand ouvert et lucide sur le monde qui m'entoure. VENEZ A MA RENCONTRE, COMME JE VIENS A LA VOTRE...MAINS TENDUES, PAUMES OUVERTES VERS LE CIEL...

Le voyage de Savéria Orsoni

Rémy Ducassé dit Erde —
Le voyage de Savéria Orsoni

Dédicace particulière - à Henri Piasco.

Simplement pour ce qu’il est. Les mots me manquent, et la pudeur m’impose le silence de peur de trop en dire.

 

 

Le voyage de Savéria ORSONI (suite)

 

 

Sommaire  :

 

Chapitre III et IV. 

 

 

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Chapitre III.

La rencontre de Savéria et Jean-Baptiste.

 

 

A peine âgée de vingt trois ans au moment du décès de sa chère mère, Savéria Orsoni ne se laissa pas aller au chagrin. Elle décida que jamais elle ne baisserait les bras face aux aléas de la vie. Jamais elle ne se laisserait dominer par les peines et le chagrin.

Elle décida de tout faire pour être heureuse et venger en quelque sorte sa mère malmenée par le mauvais sort, et les mauvaises gens.

Elle pris cet engagement toute seule, sans jamais le dire à quiconque. Là dans un petit coin secret de sa tête qu’elle avait tout aussi bien pleine, que bien faite. Elle décida qu’elle serait heureuse, non par défi, mais par devoir. Elle se dit, sans chercher d’où cette idée avait bien pu lui venir : « L’Amour ce n’est pas un droit, l’Amour c’est un devoir ».

Cette résolution scella sa vie comme l’amour des arbres avait scellé le destin de son frère.

Chez les Orsoni, on sait ce que l’on veut et on le met en œuvre, du mieux qu’on le peut.

Chez les Orsoni, on pense que l’on peut se changer soi-même jusqu’au dernier souffle de sa vie.

Savéria disait aux personnes qui lui étaient précieuses : « Le chemin c’est nous, oui le chemin c’est nous, la, la, la, la lère !!! ». Lorsqu’elle avait un peu de chagrin, elle se mettait à chantonner cette petite phrase et aussitôt elle retrouvait sa bonne humeur et son sourire.

 

Vous souvenez-vous qu’au début de mon récit, j’aie écrit que tout autour de Savéria, lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant, on disait qu’elle rendrait un homme très heureux et que celui-ci aurait bien de la chance ?

 

Vous en souvenez-vous, oui ou non ? Vous pouvez vérifier, si vous ne vous en rappelez plus !!

 

Deux ans après le décès de Toussainte, Savéria âgée de vingt cinq ans, juste avant qu’on ne la classe dans la catégorie des filles difficiles à marier – ce qui aurait été un comble rencontra un jour de marché au bourg de Lumio, un beau, très beau jeune homme.

Le bourg de Lumio était devenu maintenant une grosse bourgade. Son marché du mercredi était un des plus important de toute la Balagne.

Le jeune homme sans aucun geste déplacé, sans même émettre un de ces regards effrontés vers notre Savéria avait une démarche altière. Démarche ample, haute stature, larges épaules, allure soignée pas comme bon nombre de ces jeunes gens à marier. Non, lui respirait la bonne santé physique et mentale. Il parlait posément. Quand il souriait de belles dents blanches étincelaient dans sa bouche. Des cheveux bruns roux frisés coupés soigneusement couronnaient sa tête. Une moustache ourlait d’un trait sombre sa lèvre supérieure.

Aussitôt que leurs regards se croisèrent Savéria Orsoni et Jean-Baptiste Delmieri surent qu’ils étaient destinés l’un pour l’autre.

A cet instant précis Savéria rougit et baissa sa tête, faisant mine de s’adresser à une villageoise venue lui demander le prix de ses œufs. Le cœur de la jeune fille se mit à battre plus fort dans sa ronde poitrine. Jean-Baptiste la regarda discrètement du coin de son œil. Lui aussi avait été touché en plein cœur par le visage rougissant de la jolie Savéria.

Il se dit en lui même, j’espère qu’elle sera là encore ce soir et que je pourrai l’inviter à danser au bal du 14 Juillet.

Ici, en Corse le 14 Juillet n’était pas comme sur le continent la célébration de la prise de la Bastille.

Ici, en Corse le 14 Juillet commémore l’élection au suffrage universel de Pascal Paoli à la tête du peuple de la Nation Corse. C’était en 1755.

Toute la journée Jean-Baptiste Delmieri le berger du Montegrosso s’efforça de ne pas penser à celle qui venait sans crier gare et sans le savoir d’entrer dans sa vie.

Enfin si nous disons sans le savoir, c’est pour vous mettre, vous mes hypothétiques et indulgents lecteurs, l’esprit en alerte. Tenir vos cœurs en haleine.

Malgré sa volonté de ne pas accorder trop d’importance à cette jeune fille, bien tournée, Jean-Baptiste sentait monter en lui l’impatience de se voir l’inviter à danser, le soir même au bal. Certes, il se savait piètre danseur. Mais qu’importe, la danse ne serait qu’un prétexte pour engager la conversation. Pour lui, comme pour elle, il en était persuadé. Et si elle ne venait pas, au bal. Si ses parents lui interdisaient simplement ce genre de distraction. Si elle était rentrée chez elle dès ses produits vendus au marché. Elle n’avait pas l’air qu’ont certaines filles des villages alentours : coquines et délurées. Non elle n’était pas de celles là.

Non, elle ce n’était pas pareil. Des myriades de pensées contradictoires s’agitaient dans l’esprit ébranlé du berger, d’habitude si raisonné et raisonnable.

 

- « Que t’arrive-t-il, garçon ? Le regard pourtant bien sage et le sourire à peine aperçu de cette demoiselle t’auraient ils ôté toute raison à ton jugement. Pourtant ce n’est pas les premiers de filles que tu croises !! »

- « Oui, mais elle ce n’est pas pareil ».

 

En deux mots la journée n’en finissait pas de traîner en longueur et notre jeune berger avait depuis longtemps finit les affaires qui l’avait conduit au petit matin jusqu’au marché de ce jour, s’était assis sagement sur la murette qui entourait le pied du tronc du gros tilleul au milieu de la place écrasée maintenant de soleil. Jean-Baptiste n’était pas du genre à boire, assis au comptoir usé de l’auberge. Les yeux mi-clos et la tête légèrement penchée sur le côté gauche il souriait aux anges. Non, pas aux anges. A un ange entrevu vendant ses œufs et quelques légumes le matin même, là presque à l’endroit où il se tenait lui même maintenant.

Les premiers sons des musiciens accordant leurs instruments, tirèrent Jean-Baptiste de sa douce rêverie. Il étira ses longs bras musclés et se leva dépliant l’une après l’autre ses jambes un peu engourdies par l’immobilité. Il n’avait pas l’habitude de rester ainsi des heures entières sans bouger.

Les premières notes aigrelettes commencèrent à faire sortir danseurs et danseuses de tous les coins de la place. Ils étaient tels de vagues fantômes surgissant des zones d’ombres qu’étaient rues et ruelles à peine éclairées à cette heure du jour. Le soleil était en train dans un ordre immuable de laisser sa place à une belle lune montante. Une lune bien claire et pas tout à fait ronde.

Femmes et hommes, jeunes et vieux, se tenant par la taille, ou par la main surgissaient de toute part. Certains étaient déjà en train de danser. D’autres plus timides hésitaient encore. Peu à peu les couples s’étaient formés. La musique aidant, on pouvait sentir jaillir une certaine exubérance bien méritée pour ces hommes et ces femmes – pour qui les occasions de se détendre étaient rares. Et puis c’était le 14 Juillet. La journée avait été caniculaire, on sentait monter du sol la fraîcheur régénératrice de la nuit.

 

Jean-Baptiste avait du mal à regarder dans toutes les directions de la place. Tout à coup, il la vit. Elle était encore plus jolie que le matin. Elle n’était pas belle, elle était jolie. Aux yeux du jeune homme, il y avait une différence entre jolie et belle. Enfin, c’était lui qui s’était donné cette définition. Il trouvait Savéria jolie. Il ne la trouvait pas belle. Elle était jolie, parce qu’elle alliait en une seule et même personne, la grâce de la pureté des traits et de la détermination morale.

Elle traversa la place d’un pas léger, non pas léger, aérien. Ses pieds semblaient ne pas toucher le sol poussiéreux. Elle s’arrêta juste devant l’estrade où s’étaient installés les trois musiciens.

Prenant son courage à deux mains Jean-Baptiste s’avança vers elle. Elle presque instinctivement, comme si une voix lui avait soufflé de se retourner, fit face au berger. Ils furent troublés, tous deus deux de se découvrir ainsi de si près. Presque à se toucher. Ils se souriaient. Ce 14 Juillet 1830 resterait gravé à jamais dans la mémoire des deux jeunes gens.

 

  • « Voulez-vous m’accorder cette danse demoiselle, je m’appelle Jean-Baptiste Delmieri et je suis berger dans le Montessoro ? »

 

Jean-Baptiste avait prononcé sa phrase d’un seul trait. Sa voix était douce et légèrement rauque. Savéria en fût encore plus troublé. Elle se dit que ce jeune homme, décidemment était bien séduisant.

 

  • « Ce sera une joie, Monsieur de danser avec vous ».

 

Ainsi ils dansèrent toute la nuit, jusqu’à n’en plus pouvoir et ne se quittèrent plus jamais.

Celles et ceux qui trouvèrent que ce n’était pas correct de leur part, de vivre ainsi ensemble sans être passés devant monsieur le curé en furent pour leurs frais. Les deux jeunes gens étaient trop sûrs de leurs sentiments réciproques pour y prêter la moindre attention.

Tant pis pour les ragots. C’est tout.

 

Tout ce qu’il advint de leur intimité par la suite, ce soir là et même au-delà de cette première rencontre, je ne vous en dirai pas davantage. Je n’aime ni les indiscrétions, ni les racontars.

 

Avant de poursuivre plus loin mon récit, sachez que Savéria et Jean-Baptiste furent tellement heureux que les envieux, les petits esprits, les jaloux et les mesquins de toutes sortes ne manquèrent pas durant toutes les années que dura leur vie commune. Ils donnaient plaisir à voir, mais pourtant ??

 

Seuls chacun de leurs côtés, ils étaient l’un et l’autre des exemples à suivre dans tout le pays, dès lors qu’ils se fiancèrent et ensuite se marièrent d’ailleurs sans ostentation, cette exemplarité s’en trouva décuplée.

A l’occasion de leur mariage un peu plus d’un an après leur rencontre, le 3 Août1831, Ange que sa sœur avait pu prévenir assez tôt fût le témoin de son beau-frère et son épouse celui de Savéria. Quand à leurs deux filles, habillées de neuf ils firent de merveilleuses demoiselles d’honneur.

 

Ainsi Savéria Orsoni devint Madame Delmieri devant Dieu et devant Monsieur le maire, mais elle souhaita garder son nom de jeune fille accolé à son nom d’épouse. Pas par coquetterie, mais pour honorer la mémoire de Toussainte sa sainte mère. De fait jamais personne ne l’appela ainsi. Delmieri Orsoni serait à jamais son nom d’épouse sur la papier. Mais pour ses proches, ses enfants, ses amis (es) elle resterait à jamais Savéria Orsoni la fille de Toussainte Orsoni qui avait épousé le berger du Montegrosso Jean-Baptiste Delmieri. Celui-ci n’en voulut jamais à quiconque de ne pas appeler son épouse par son nom Delmieri Orsoni. Il l’aimait trop et ce n’était pas le nom qui y était pour grand chose.

 

Le vieux curé Araghelli, tremblotant et perclus de rhumatismes les maria à Ste Restitude la chapelle en dehors du village sur la route de Zilia. Il fût secrètement très ému de voir que Savéria avait fait un bon choix en la personne de Jean-Baptiste Delmieri. Ces deux là feraient une belle famille.

 

A la noce, il y avait aussi Sauveur Piscien. Quand il avait su que Ange et sa famille serait de la fête, il n’avait pas hésité une seule seconde pour répondre positivement à l’invitation de Savéria et Jean-Baptiste.

Les retrouvailles entre le jeune charpentier ébéniste et le vieil homme furent très émouvantes. Le docteur Salvodelli avait mis à la retraite de son emploi de gardien de la propriété le vieil ours bougon en lui permettant de rester dans le logement de fonction à l’entrée du parc. Il ne put retenir les larmes en serrant Ange dans ses vieux bras noueux. Ange, lui se retint de toute expression, mais on sentait bien que des centaines de souvenirs lui revenait à la mémoire.

Tout au long de la soirée Sauveur joua à l’ogre avec les deux enfants de Ange.

Faisant mine de les attraper pour les croquer tout crus, il provoquait des cascades ininterrompues de rires et de cris résonnant dans le tout petit jardin de la fille de la lavandière et de son berger de mari.

La mère et les frères et sœurs de Jean-Baptiste avaient décliné l’invitation au mariage, malgré l’insistance toute empreinte de respect de Savéria. Elle lui avait fait comprendre, que leur maison était trop loin du village et qu’en plus leurs moyens ne leur permettaient pas de s’habiller de neuf pour cette occasion. Savéria qui n’avait pas toujours connu qu’une certaine aisance matérielle, pour ne pas une certaine prospérité n’insista et elle s’attacha à consoler son futur époux qui bien qu’il ne le montre pas en était profondément affecté.

 

Avant son mariage avec la belle Savéria, Jean-Baptiste vivait avec sa mère et ses quatre frères et sœurs, à la ferme dénommée « u cignale ».

 

Jean-Baptiste était un dur au labeur. Il était l’aîné d’une famille de cinq enfants, allant de vingt sept à douze ans – deux filles et trois garçon, en le comptant lui. Son père ayant été victime du mauvais sort dans des circonstances restées mystérieuses, il se devait d’aider sa mère à subvenir aux besoins de toute la maisonnée.

 

Après la mort de son père Jean-Baptiste ne voulant pas suivre le mauvais sentier qu’avait emprunté celui-ci se réfugia dans les travaux que nécessitait la ferme qu’il lui avait laissé. Avec l’aide de deux ou trois amis, soigneusement choisis il redressa presque toutes les murailles de pierres sèches clôturant les champs arides et pentus. Et si l’on connaît un peu ce pays, encore aujourd’hui, on peut y observer des vestiges de ces clôtures faites à la main et sans liant d’aucune sorte. C’était du bel ouvrage. Il tailla, planta ses arbres, entretins les chemins, cura les fossés bordant la ferme. Il sema quelques arpents de céréales, blé noir et seigle. Il remonta aussi le four à pain que son père, homme fait de violence avait complétements laissé à l’abandon, préférant mener le trouble, arquebuse au poing.

 

Jean-Baptiste encore jeune adolescent, avait trop souvent entendu pleurer sa pauvre mère la nuit, enfermée seule dans la minuscule chambrette. Jamais, il ne mettrait ses pas dans les pas de ce père là. Il devint farouchement opposé à toute forme de violence et fuyait de toutes ses forces toutes sortes d’affrontement. Non, il n’avait pas peur. S’il l’avait fallu, taillé comme un chêne qu’il était, il aurait pu s’il l’avait voulu, lui aussi faire le coup de poing et même plus grave encore. Sans porter aucun jugement, il ne voulait pas finir comme son père. Sa mère et ses frères et sœurs avaient besoin de lui. Il avait acquis devant cet exemple néfaste de violence, de coups, de sang versé, jusqu’au décès de son géniteur des convictions profondes. On ne bâtit pas la vie, autour de soi en distribuant la mort et le chagrin.

Petit à petit, il avait construit sinon une belle propriété, mais un lieu qui lui permettrait grâce à la volonté et au travail, beaucoup de travail de nourrir lui et les siens.

Il avait lentement, mais sûrement constitué son troupeau de brebis et de chèvres, acheté une vache pour le lait des petits, et les succulents gâteaux à la farine de châtaignes que fabriquait sa mère. Le sommet de sa réussite fût l’achat d’un cheval qui lui permit de se rendre au bourg de Lumio, vendre les produits de son travail et de celui de sa mère qui tenait un petit potager à l’angle de la maison d’habitation. Avant que Ange le frère de Savéria ne parte sur le continent accomplir son tour de France de compagnon menuisier, celui-ci l’avait aidé à fabriquer une solide charrette qu’il attelait au cheval.

Bref, ce n’était pas la fortune, mais Jean-Baptiste le berger du Montegrosso et les siens ne mourraient pas de faim et lui pourrait, déjà malgré son jeune âge être fier du chemin parcouru et surtout de la manière droite et sans faille qu’il l’avait parcouru. Il faisait honneur à sa mère et à son île. Le reste ne l’intéressait pas.

 

Son frère Dumè plus jeune de presque sept ans n’avait pas la force physique à seconder aussi efficacement leur mère que lui. Il avait choisi de travailler le cuir et s’était installé dans une échoppe non loin de chez Savéria comme cordonnier/sabotier. Petit à petit étant très habile de ses doigts il avait acquis une solide réputation de sérieux, lui amenant une très bonne clientèle.

 

Les trois autres petiots partageaient leur temps, à jouer, courant les bois et les champs, et à accomplir quelques menues tâches soulageant ainsi leur pauvre mère. Jean-Baptiste aurait aimé qu’à l’image de Savéria et de Ange son beau-frère, lorsqu’ils étaient encore enfant puissent eux aussi apprendre à lire et à écrire, auprès du vieux curé Araghelli. Mais celui-ci devenu bien vieux n’avait pas voulu prendre cette charge de travail sur ses vieilles épaules voûtées par les ans. Il disait en haussant les épaules dans un mouvement de résignation qu’il ne pouvait plus faire ce travail là. Même seulement pour du latin de messe. Et puis les petits frères et sœurs de Jean-Baptiste habitaient trop loin du village.

 

Jean-Baptiste se disait l’école sera obligatoire pour toutes et tous, sans distinction, ni de classes sociales, ni de sexe. Filles et garçon à égalité de traitement et de reconnaissance humaine pourront ainsi étudier. Et pas que le Latin des Saintes Ecritures et des « répons » des messes. Un jour ce ne sera plus le curé qui instruira les enfants, un jour il y aura des hommes et même peut-être des femmes dont ce sera le métier. J’en suis sûr. Tout en étant convaincu de ce qui lui paraissait comme une évidence, il se gardait bien de parler de ces choses avec quiconque. A part quelques fois avec sa chère Savéria. Dans ces cas là elle lui intimait presque l’ordre de se taire ou tout du moins de parler plus bas. Certes Jean-Baptiste n’était pas un virulent, mais certains sujets de ce style, lui faisaient hausser le ton.

 

Savéria mit au monde l’aîné de ses trois enfants peu de temps après son mariage, le 15 Septembre 1831. Son état de grossesse n’avait été perçu par personne. Ou bien nul ne se serait hasardé à faire un quelconque commentaire sur celui-ci. Mais la naissance du nouveau-né ne manqua pas de faire jaser les mauvaises langues. Savéria et Jean-Baptiste n’y prêtèrent aucune attention. Si jamais enfant au monde était né de l’amour entre un homme et une femme, c’était bien celui-là. Ils baptisèrent ce beau garçon du même prénom que son père et lui donnèrent aussi le prénom du frère de Jean-Baptiste, Dumè. C’est celui-ci qui fût le parrain. Ils demandèrent à la mère de Jean-Baptiste d’en être la marraine. Celle-ci folle de joie, accepta bien volontiers. Le curé Araghelli baptisa l’enfant. Ils firent une petite fête en famille à « U cignale », à laquelle s’ajouta Sauveur et le vieux prêtre.

 

 

 

 

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Chapitre IV.

 

Mort du curé Araghelli.

 

 

Un jour brûlant de l’été le vieux curé Araghelli quitta cette terre, et nul ne douta qu’il siégeait maintenant au plus haut des cieux. Tout le pays accompagna silencieusement le vieux prêtre, derrière son cercueil de bois blanc posé sur le plateau de mal équarris de la vieille charrette du fossoyeur suivi par toute la confrérie du village à laquelle s’était jointe les confréries de Zillia et celle bien plus importante du bourg de Lumio. Même Sauveur Piscien qu’on ne pouvait soupçonner d’être un de ces dévots qu’il abhorrait tant, accompagna le vieux curé jusqu’au cimetière. Pour ce, il avait revêtu ses plus beaux habits et portait son vieux chapeau de paille, posé légèrement incliné sur le côté. Il marchait s’aidant d’une belle canne à pommeau qu’il s’était taillé et sculpté dans une branche très dure de noisetier. Tout en cheminant lentement presqu’en fin de cortège le soleil tapant dur sur les têtes ralentissant tous ceux qui étaient là, le vieux ancien gardien de la propriété du médecin se demandait quand allait venir son tour et combien y aurait-il de villageois pour suivre son cercueil ?

A la deuxième partie de la question il se dit :

  • « Sûrement pas autant que pour le vieux Araghelli, mais ça m’est bien égal ! Quand à savoir quand eh ben, le plus tard sera le mieux, je ne suis pas si pressé de servir de festin aux asticots ».
  • « Yen a un qui me ferait plaisir s’il était là, même si par Dieu et tous ses Saints, je ne peux pas ni le voir, ni l’entendre, ni lui parler, c’est l’Ange le fils de la bonne vieille Toussainte Ah ! ce p’tiot, m’a fait bien plaisir en devenant ce qu’il est devenu. J’aurai bien pu être son père.

 

A cet instant une petite voix intérieure lui souffla, mais Sauveur tu l’as été un peu son père. Même si ce n’est pas toi qui as enfanté Toussainte. Ah !! Toussainte, Sauveur s’en être ni croyant, ni très porté sur les choses de la religion croyait aux esprits. Il pensait que les esprits des disparus restent auprès des vivants avec qui ils ont eu des relations de bonne intelligence, voire des relations d’amour. Toussainte, il ne le lui avait jamais avoué, mais il l’avait aimé, secrètement mais tout de même…Ce n’était pas rien. Alors il espérait dans le plus profond de son esprit et de son cœur là entre les deux, juste en équilibre qu’il la retrouverait, quand serait arrivé l’heure de quitter la terre de son île tant aimée. Oui, c’était sûr, il la retrouverait ».

 

Telles étaient les pensées de Sauveur Piscien suivant le cercueil du père Araghelli, jusqu’à sa dernière demeure.

 

C’est vrai que Sauveur allant sur ses soixante cinq ans ne faisait pas son âge. Il y avait encore une ou deux veuves au bourg, qui se retournaient discrètement sur son passage, les jours où il descendait au marché. Mais lui n’avait eu que Toussainte en tête et il ne gardait que celle-ci à l’esprit, même qu’elle ne soit plus là depuis déjà quelques années.

Au printemps qui suivit le décès du prêtre, après avoir passé un hiver à peu près sans encombre Sauveur fit une belle chute en revenant de faire du bois, il se cassa les os du bassin et ne put plus jamais remarcher. Il dura encore les trois dernières semaines du mois d’avril. Puis un matin, dans un dernier souffle léger, mais après avoir souffert le martyr sa belle âme s’envola accompagné de tous les chants d’oiseaux du parc de la maison du Docteur Salvodelli.

 

On l’enterra le lendemain premier jour du mois de Mai. Sa tombe était celle juste à côté de celle du curé Araghelli. Seul le vieux Docteur Salvodelli, accompagné de son nouveau gardien Dumè le jeune frère de Jean-Baptiste, Jean-Baptiste et Savéria étaient présents.

Savéria fût très affecté :

 

  • « Décidemment la vie, n’épargne que les sots et les méchants ! ».

 

Dès qu’elle formula cette pensée, en son for intérieur, pensant aussi bien au père de Jean-Baptiste ce méchant homme et à son propre père, ce Joseph dont elle n’avait que quelques vagues souvenirs et dont elle ne savait s’il était vivant ou mort. Elle regretta ces mauvaises pensées et se promis d’aller les confesser au nouveau prêtre que leur avait envoyé l’évêché d’Ajaccio, en remplacement du curé Araghelli.

Il portait le nom de Jean Costa-Meniccioni. Contrairement à son prédécesseur issu d’une famille modeste de Balagne, lui venait de la région de Bastia et ses parents étaient de riches commerçants qui avaient bâtis leur fortune en achetant à des biens Génois toutes sortes – mobilier de bois précieux – tissus et soieries – verreries de Murano, ils les revendaient aux riches familles insulaires. Cela n’avait absolument rien d’illégal. Cependant aux yeux de certains habitants de Corse, ce commerce avec certains habitants de la République de Gène sentait plus ou moins le souffre. Le joug des Génois avait été très lourd à porter pour les habitants de l’île. Aujourd’hui les choses avaient changé et ce jeune Paoli semblait bien décidé à débarrasser la Corse de toutes sortes de tutelle. Pas seulement celle des Génois.

 

Ce tout jeune prêtre frais émoulu sortant du séminaire de Bastia avait un air un peu contradictoire, tout à la fois coincé, timide et tout autant sûr de lui et pédant. Au début son air hautain ne plut pas à Savéria. Mais à la réflexion :

La jeune femme se dit qu’elle n’avait pas à juger les autres, surtout pas un prêtre. Après tout nous sommes toutes et tous avec une double face. Et nous sommes tous équilibristes. Souvent, d’ailleurs au moment où nous nous y attendons le moins un faux pas que nous attribuons aux autres nous fait chuter de sur notre fil.

 

Aussitôt la nouvelle du décès du « Sauveur », elle fit une petite lettre de son écriture minuscule et très appliquée, à son frère Ange, qui hélas ne pût être là pour l’enterrement. Celui-ci maintenant installé dans les Cévennes retrouvant les origines de Joseph, son père lui répondit qu’il était très attristé et qu’il lui promettait de se rendre sur la tombe du gardien dès qu’il viendrait en Corse, pour visiter sa sœur et son beau-frère.

 

Dumè Delmieri ne parvenant pas à vivre correctement de son travail de cordonnier/sabotier avait accepté bien volontiers de servir le Docteur Salvodelli. Il avait aménagé, lui et son chien dans une des nombreuses dépendances de la maison du médecin devenue trop grande. Aidé de son frère il avait transporté ses quelques meubles et ses outils sur la vieille carriole de la Toussainte la mère de Savéria. Voyant qu’il regardait ce vieux moyen de transport avec envie, Jean-Baptiste après en avoir parlé avec sa femme, lui dit :

 

  • « Tu peux la garder, nous n’en faisons rien et en attendant que tu puisses en fabriquer une autre au moins elle te dépannera – dès que j’aurai fini avec les céréales, je viens t’aider, soit à restaurer celle là, soit à en fabriquer une de toute neuve».
  • « Oh !!! Merci, merci trois fois merci mon cher frère, tu vas voir je vais la restaurer et elle sera comme neuve et puis n’oublie pas de remercier ta chère épouse. Tu sais tu as bien de la chance d’avoir une femme comme elle ».
  • « Je sais bien Dumè, je ne manquerai pas de la remercier pour toi. Tu sais toi aussi tu vas rencontrer une jeune et belle fille et vous serez heureux, et vous vous marierez et vous aurez des enfants. Il n’y a aucune raison pour que cela n’arrive pas – regarde-nous. Tu devrais aller au bal plus souvent, ou bien sortir aller chanter avec les autres gars du village. Les filles aiment bien les gars qui chantent et tu as un beau brin de voix. Ou bien pourquoi, ne vas-tu pas à la confrérie Saint Erasme, là tu pourrai apprendre encore mieux à chanter en polyphonie ? »
  • « Tu sais Jean-Baptiste moi c’est pas pareil que pour toi. Toi tu es grand et bien fait de ta personne et puis tu sais parler aux filles. Moi, je suis pataud et je bafouille, je rougis dès qu’une fille me regarde. Je suis trop timide ».
  • « Ecoute mon frère, au prochain bal du bourg de Lumio, je vais t’accompagner. Je demanderai à Savéria de venir aussi. Dans les jeunes femmes qu’elle connaît, il doit bien y en avoir une que tu puisses marier. Qu’en dis-tu ? »
  • « Bon je vais y réfléchir de mon côté. Du tien parles en à Savéria et nous en rediscuterons la prochaine fois que je viens souper chez vous. Il y a longtemps que je n’ai pas vu mon filleul. Je l’aime bien ton fils. Il est d’une bonne nature, comme sa mère. Allez, vas-y maintenant ne te retardes pas. Embrasse Savéria et ton p’tiot pour moi ».

 

Les journées de labeurs s’enchaînaient aux journées de labeurs. Rares en ce temps là, étaient les moments de détentes et de « loisirs ». Je ne crois pas que ce mot d’ailleurs soit encore entré dans le langage.

Savéria, femme courageuse et vaillante à l’image de ce qu’avait été sa mère. Mais Savéria joyeuse et enjouée aussi. Avec ses trente six ans ou trente sept ans, elle restait extrêmement jolie. Fraîche et riant à la moindre occasion.

Un jour du début d’Octobre 1833, je crois que c’était le trois, Savéria accoucha d’une petite fille qu’ils baptisèrent Laura, Colomba. Jean-Baptiste était aux anges. Pendant plusieurs jours il ne cessa de parler de cet enfant, tout autour de lui.

Il passait des heures à prendre l’enfant dans ses bras et il la contemplait en souriant. Secrètement il se dit qu’il ne la laisserait jamais partir de la maison, et qu’il réglerait son compte à celui qui voudrait la lui prendre. Il espérait de toutes ses forces que Laura aurait la même bonne humeur, la même joie de vivre que sa maman.

Mais le travail très vite s’imposa à nouveau au berger d’ « U cignale ». Jean-Baptiste très courageusement faisait presque double journée de travail. Se partageant entre la ferme de sa mère et son propre travail de berger, destiné à nourrir sa famille.

 

De plus redoublant de volonté, il s’était mis en devoir de planter avec des vignes deux parcelles de terres entre le village et Zilia, qu’il avait prises en fermage. Avant d’assurer la plantation des jeunes ceps, il avait fallu nettoyer ces parcelles abandonnées depuis longtemps. Pour cela deux amis bergers l’avaient aidé. Les souches des arbres abandonnés s’étaient montrées récalcitrantes. Mais à force de volonté et de sueur versée, ils y étaient parvenus.

 

Deux vieux de Zilia que j’ai interrogé avant de me lancer dans mon récit, m’ont affirmé l’air très sûr de ce qu’ils me disaient que c’était les premières plantations de vignes qui donneraient plus d’un siècle et demi plus tard le domaine d’Alziprattu.

Je n’ai pas voulu vérifier, préférant accepter cette belle histoire. De toute façon ce vin là pouvait bien être le fruit du travail remontant si loin en arrière, vu qu’il était bien gouleyant en bouche et mettait encore aujourd’hui, bien des esprits en joie.

Vous vérifierez si vous en avez envie. Moi j’aime les contes et c’est tout.

 

Donc les journées de Jean-Baptiste Delmieri berger de son état, ne manquait pas d’occupation. On le voyait rarement les mains inoccupées. Il courait de la ferme de sa mère à ses vignes et de ses vignes aux pâturages où paissaient se brebis. Pour aller d’un endroit à un autre, il passait en trombe sur son cheval lancé au galop. Toutefois, il ne manquait jamais la moindre occasion de s’arrêter chez lui, pour déposer un baiser sur les lèvres toujours fraîches de son épouse, ébouriffant aussi au passage les cheveux en bataille de son fils aîné et prenant même le temps de prendre dans ses bras sa petite Laura.

 

Savéria et Jean-Baptiste étaient heureux et cela se voyait. C’est tout.

 

De loin en loin Ange le charpentier devenu Cévenol, donnait des nouvelles. Il s’était bien adapté à la vie des montagnes de là-bas. Il avait beaucoup de travail. Les charpentes demandant en ce temps là beaucoup plus de temps pour chacune d’elles, qu’aujourd’hui. Sa femme et ses trois filles, allaient elles aussi très bien. Tout ce petit monde poussait, droit et sans trop de problèmes. Ange était devenu un peu plus loquace qu’à son départ de sa chère île natale. Parfois, il regrettait de ne pas être rentré au pays. Mais ce n’était pas le genre de la famille Orsoni de vivre longtemps sur des regrets. Son épouse l’aimait, il aimait son épouse et ses filles et surtout il faisait le métier dont il avait toujours rêvé enfant. Il avait une très bonne réputation dans le pays et les clients lui faisait absolument confiance, malgré sa tête de « bandit Corse » que démentait et sa voix douce et posée et ses gestes mesurés.

Chacune des lettres qu’il adressait à sa sœur en lui racontant leur vie, la rassurait et l’émouvait en même temps. Elle se disait que malgré la distance qui les séparait l’amour fraternel serait toujours là. Pour cela peu importait le nombre de kilomètres.

 

A suivre...

 

 

 

 

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